mardi 25 novembre 2014

La chanson de Craonne


Craonne : théâtre d’une des plus sanglante bataille de la grande guerre. De cette boucherie, 150 000 morts en 48h, naîtront les mutineries de 1917 et aussi la célèbre chanson de Craonne.

La Chanson de Craonne est depuis longtemps un élément central dans la mémoire de la Première guerre mondiale. Chantée notamment par Marc Ogeret et Maxime Leforestier, elle est également présente dans plusieurs films dont Un long dimanche de fiançailles (J.-P. Jeunet, 2004).

Donnons d’abord le texte stabilisé tel qu’il a s’est imposé dans l’après-guerre, d’abord publié sous le titre Chanson de Lorette par l’écrivain et militant communiste Paul Vaillant-Couturier en 1919, titre transformé à partir des années 1920 en Chanson de Craonne.


Quand au bout d’huit jours, le repos terminé, 
On va reprendre les tranchées, 
Notre place est si utile 
Que sans nous on prend la pile (1). 
Mais c’est bien fini, on en a assez, 
Personn’ ne veut plus marcher (2), 
Et le cœur bien gros, comm’ dans un sanglot 
On dit adieu aux civelots (3). 
Même sans tambour, même sans trompette (4), 
On s’en va là haut en baissant la tête…

Refrain :
Adieu la vie, adieu l’amour, 
Adieu toutes les femmes. 
C’est bien fini, c’est pour toujours, 
De cette guerre infâme. 
C’est à Craonne, sur le plateau, 
Qu’on doit laisser sa peau 
Car nous sommes tous condamnés,
Nous sommes les sacrifiés !

Huit jours de tranchées, huit jours de souffrance, 
Pourtant on a l’espérance 
Que ce soir viendra la r’lève 
Que nous attendons sans trêve. 
Soudain, dans la nuit et dans le silence, 
On voit quelqu’un qui s’avance, 
C’est un officier de chasseurs à pied, 
Qui vient pour nous remplacer. 
Doucement dans l’ombre, sous la pluie qui tombe,
Les petits chasseurs vont chercher leurs tombes…

refrain

C’est malheureux d’voir sur les grands boul’vards 
Tous ces gros qui font leur foire ; 
Si pour eux la vie est rose, 
Pour nous c’est pas la mêm’ chose. 
Au lieu de s’cacher, tous ces embusqués (5), 
F’raient mieux d’monter aux tranchées 
Pour défendr’ leurs biens, car nous n’avons rien, 
Nous autr’s, les pauvr’s purotins (6). 
Tous les camarades sont enterrés là, 
Pour défendr’ les biens de ces messieurs-là.

dernier refrain :

Ceux qu’ont l’pognon (7), ceux-là r’viendront, 
Car c’est pour eux qu’on crève. 
Mais c’est fini, car les troufions (8)
Vont tous se mettre en grève. 
Ce s’ra votre tour, messieurs les gros, 
D’monter sur le plateau, 
Car si vous voulez faire la guerre, 
Payez-la de votre peau !

Vocabulaire :
(1) “Prendre la pile” : subir une défaite (terme d'argot militaire)
(2) “Marcher” : accepter (terme familier).
(3) “civelot” : terme qui désigne les civils.
(4) “Sans tambour ni trompette” : discrètement (expression familière).
(5) “embusqué” : à l’abri des combats.
(6) “purotin” : terme que l'on traduirait littéralement par ''qui est dans la purée''.
(7) “L’pognon” : l’argent (terme d’argot)
(8) “troufion” : soldat de seconde classe, fantassin (terme d’argot militaire).



La chanson de Craonne fait référence à un chant entonné par des soldats français lors de la première guerre mondiale. De nature contestataire elle prit, entre 1915 et 1917, diverses formes au gré des régiments militaires qui l'entonnèrent et des événements dans lesquels elle prenait place. Dans la période d'après-guerre, en 1919, Paul Vaillant-Couturier, écrivain, journaliste et homme politique français, lui conféra sa version consacrée. Vaillant-Couturier lui donne en cette occasion le titre de La chanson de Lorette. Au fil des décennies cette chanson devint l'un des symboles fort du pacifisme.


Contexte initial de La chanson de Craonne

La chanson de Craonne fut à l'origine entonnée par des soldats qui menèrent une mutinerie à l'encontre de leur commandement militaire après les événements tragiques qui se sont déroulés lors de la bataille de l'Aisne.
Sous occupation allemande en 1914 après une première salve de combats, le village de Craonne, dans l'Aisne va devenir en 1917 le théâtre de nouveaux conflits. Sous le commandement du général Nivelle, l'armée française va tenter d'en attenter à l'occupation allemande. Les combats firent des milliers de morts et Craonne fut rasée sous le coup des bombardements.
De nombreuses unités militaires, révoltés par l'ampleur des dégâts causés par les batailles, multiplient alors les actes d'insoumission à l'égard de leur hiérarchie. C'est dans ce contexte que va naître La chanson de Craonne dont les propos se révèlent subversifs et comme un appel au pacifisme.
La chanson de Craonne fut maintes fois censurée par le commandement militaire, mais sa propagation dans les rangs de l'armée française fut néanmoins retentissante.


Analyse de La chanson de Craonne

La chanson de Craonne aborde entre autres les thèmes de la souffrance, de l'épuisement, de la barbarie, du sentiment d'injuste et du ressentiment. Les soldats parlent de la mort des leurs et de ces tranchées qu'ils assimilent à des tombes. Ils parlent également de ce sentiment d'être les sacrifiés dans une guerre qui en définitive ne sert que les intérêts des classes supérieures. A travers les paroles ont ressent également le sentiment de solidarité qui s'installe entre eux pour faire front à ces tragédies.
Le ton des paroles de La chanson de Craonne se veut résolument populaire. On retrouve ainsi des termes argotiques tels que ''civelot'', terme qui désigne les civils, ou encore ''purotin'', terme que l'on traduirait littéralement par ''qui est dans la purée''. Ce ton se retrouve également dans l'usage de diverses abréviations d'occurrences populaires : le r'pos, les pauv', la r'lève, entre autres.
Enfin on notera aussi le caractère subversif (= contestataire) de la chanson. Les soldats s'en prennent ainsi à leur hiérarchie qui les envoie au massacre, aux hommes de pouvoirs qui exerce une forte propagande en direction de l'opinion publique, et à cette opinion publique qui se laisse aveugler et ferme les yeux sur la cruelle réalité de la guerre. Les uns sont désignés comme étant '' ceux qu'ont le pognon'', les autres ceux pour qui '' la vie est rose''.

La Chanson de Craonne a été interdite en France jusqu’en 1974, date à laquelle Valéry Giscard d’Estaing en a autorisé la diffusion sur les ondes.

http://fr.wikipedia.org/wiki/La_Chanson_de_Craonne