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    samedi 9 octobre 2010

    Bach - Messe en si mineur (article de Jean-Marc Onkelinx)


    Je ne suis pas loin de croire que la grande Messe en si mineur BWV 232 de Jean-Sébastien Bach (1685-1750) est son chef d’œuvre absolu. Voilà sans doute une musique qui figure parmi celles que j’ai le plus écoutées dans ma vie. Et pourtant, vous le savez, je ne suis pas croyant. Mais cette musique va bien au-delà de toutes les confessions religieuses traditionnelles. Elle est le véritable testament musical et philosophique de l’un des plus grands génies, et pourtant si humain, de tous les temps. C’est l’une des raisons qui m’avait poussé à commencer le séminaire de Charleroi par cette grande oeuvre que tout le monde devrait connaitre.


    Face à une telle œuvre, on se sent non seulement très petit, mais on hésite toujours à proposer l’un ou l’autre commentaire car il y a là de la matière pour des livres entiers … et encore, sans épuiser le sujet. Alors, dans le cadre de ce modeste Blog, il m’est tout à fait impossible de vous livrer une vision un tant soit peu construite des innombrables sentiments et pensées qui m’assaillent à chaque fois que je l’écoute. Il me semblait dès lors juste de résumer l’aspect historique de l’œuvre à travers quelques propos forcément non exhaustifs qui pourront servir de points de repères à ceux qui voudront aborder l’écoute et l’ascension de cet Himalaya musical.

    Il faut d’abord savoir que l’histoire de l’œuvre commence en 1733 lorsque Jean-Sébastien Bach envoie à Dresde une « Missa » (Kyrie et Gloria) avec une dédicace « à Son Altesse Royale et Son Altesse Sérénissime le Prince électeur de Saxe ». En effet, Friedrich August II venait d’accéder au trône de Pologne sous le nom d’August III. Ces deux ensembles religieux qui sont à l’origine de la Messe en si veulent d’abord fêter l’événement. Mais quand on sait que les fonctions de Bach à Leipzig étaient très lourdes, qu’il était mal payé et qu’il avait des tas d’ennuis avec ses « patrons », on est en droit de se demander si le geste était gratuit ou s’il supposait une candidature de musicien au service d’August III. L’histoire ne dit pas si la musique sera jouée lors des festivités du couronnement, mais Bach ne recevra en tous cas rien en retour.

    August III de Pologne

    On a longtemps cru que le reste de cette gigantesque messe datait de la même époque jusqu’au jour où des analyses graphologiques et des datations de manuscrits prouvèrent que, à l’exception du formidable Sanctus (joué à Noël de l’année 1724, donc bien avant encore), l’œuvre devait être datée des dernières années de la vie de Bach. Il semblerait même que la messe soit une des dernières œuvres travaillées par le maître. La datation de l’ensemble achevé se situerait vers 1749. Elle s’inscrirait alors dans la mise en forme ultime de son œuvre, car, dans ses derniers moments, Bach a remis de l’ordre dans ses œuvres comme s’il voulait laisser à la postérité un large éventail d’œuvres suprêmes dans tous les domaines de la création musicale (à l’exception cependant de l’opéra que Bach ne fréquenta jamais).

    Il en va ainsi de l’Offrande musicale BWV 1079, de l’Art de la Fugue BWV 1080 (inachevé), des Variations Goldberg, de la Troisième partie de la Klavier Übung pour orgue, et ainsi, sans doute de la grande Messe en si mineur qui exploitait toutes les ressources de la musique appliquées au propos religieux que Bach avait commenté toute sa vie. Alors, l’œuvre prend vraiment une valeur testamentaire et soulève, en conséquence, de nouvelles questions. Comment se fait-il que Bach, le luthérien, place dans ses bagages pour l’au-delà une messe catholique ? Le débat a fait rage. On a même voulu faire croire que le Cantor de Leipzig se serait converti in extremis au catholicisme, ce qui n’est que pure fantaisie.

    Manuscrit de deuxième Kyrie de la Messe en si mineur

    Il existe par contre des éléments purement historiques qui permettent de comprendre l’ambivalence confessionnelle de cette musique. Si le Prince électeur de Saxe était luthérien, il avait aussi à sa charge la Pologne qui était catholique. De même, à Dresde, il y avait plusieurs chapelles, protestantes au sein du palais ducal et catholique ‘hors du palais. Cette dualité est peut-être à l’origine du double aspect de la messe en si mineur. Mais il se peut aussi que dans ses derniers jours, Bach ait senti la nécessité de dépasser le culte pour offrir à Dieu une œuvre totale, œcuménique. Si au départ cette ambivalence résulte de la situation particulière de Dresde, le remaniement ultime de l’œuvre témoigne de la volonté d’un homme de dépasser le stade de la confession pour offrir à la divinité une œuvre profondément humaine. Car c’est bien de cela qu’il s’agit. L’œuvre gigantesque peut faire peur par ses dimensions et le nombre de ses subdivisions, mais l’écoute attentive de la musique nous montre tour à tour un homme fervent, craintif face à Dieu, humble face à la vie, dans l’attente de la résurrection, ému par l’humanité du Christ, … En bref, un témoignage de grande ampleur de Bach, l’homme.

    C’est d’ailleurs l’ultime destination de l’œuvre, son humanité et le pressentiment de la grandeur divine. Et Bach construit son édifice avec une telle force que les prouesses techniques, les fugues extraordinaires, les airs, les choeurs sublimes et le traitement orchestral obéissent à une rhétorique musicale qui n’exclut aucun mot de la messe latine dans sa profondeur théologique et humaine. Tout est dit dans cette œuvre. Je pourrais illustrer mon propos par d’innombrables exemples et démonstrations, mais comme je le disais plus haut, ce serait bien trop fastidieux dans ce cadre-ci.

    Matériel autographe pour la Messe en si mineur

    Alors, je me limiterai à quatre exemples qui me semblent significatifs de la pensée de Bach : le « Et incarnatus est », le « Et expecto », le « Sanctus » et l’ « Agnus Dei ».

    Quelle étrange manière de représenter l’Incarnation que cette pièce en si mineur, tonalité sombre par excellence. Là où on attend de certains compositeurs une pastorale de Noël, Bach nous propose une toute autre rhétorique. Quatre éléments attirent l’attention. D’abord, l’ostinato de la basse continue qui semble immobiliser la musique, soutient aux violons des arabesques descendantes, symboles de le l’envoi sur terre du Fils de Dieu, le Christ. Tout se fait imperceptiblement sous la forme de motifs en croix, comme si déjà dans l’incarnation se trouvait la crucifixion. Dans ce climat de mystère, les voix entrent en imitation par des motifs eux aussi descendants. Ensuite, le chœur entreprend une longue montée chromatique intemporelle lorsque le texte évoque « ex Maria virgine ». Le destin de la mère du Christ est mis ici en exergue et distille beaucoup d’espoir à travers la personne maternelle qui, par extension, devient la mère de chaque homme. Mais les motifs sombres reviennent de plus belle et il faut attendre les mots « et homo factus est » pour que dans le mystère le plus fort, le chœur à cinq voix semble percer les ténèbres dans des imitations contemplatives extraordinaires. Le dernier accord de la pièce, transforme, selon le procédé technique de la tierce picarde (rendre la tierce majeure à la fin d’un morceau en mineur, en l’occurrence ici par le ré dièse) en un si majeur annonçant la lumière pour les hommes consécutive à l’incarnation. Sublime.


    Nous le constatons aisément, il n’est nullement question pour Bach d’illustrer un texte « positif ». La volonté de rendre la musique didactique est présente dans chacune des phrases de la messe en si mineur. Il faut donc que le fidèle puisse comprendre que l’incarnation est la conséquence du péché. Ce Christ s’est fait homme pour sauver l’humanité par sa propre souffrance et, in fine, sa mort sur la croix. On est loin de la traditionnelle pastorale attendrie devant la crèche. De même, lorsque survient le merveilleux « Et expecto resurrectionem mortuorum » (Et j’attends la résurrection des morts), Bach veut nous faire ressentir l’attente, la suspension du temps (Bach indique sur sa partition le mot « Adagio ») et la dissolution d’une musique simple et figurative. Ici, l’ostinato (encore !) de la basse continue propose, par la lente élaboration d’une Catabase chromatique, non seulement l’idée de la mort, mais aussi celle de l’attente du Jugement Dernier. Pas d’orchestration pour soutenir le chœur qui semble seul à affronter ce nouveau mystère. Les harmonies sont audacieuses, les dissonances semblent ne pas se résoudre où on les attend. Ce faisant, elles créent une impression de labyrinthe sonore dont on ne perçoit pas encore la sortie. Et, de fait, de manière parfaitement inattendue, le mystérieux chemin des âmes se trouve projeté dans un « Vivace e Allegro » à l’orchestration digne d’un concerto et le chœur, retrouvant la confiance, se lance dans une majestueuse fugue annonçant non seulement l’espoir retrouvé, mais aussi l’éternelle miséricorde de Dieu.

    Motif initial du Sanctus

    Les six voix chorales du Sanctus traduisent d’emblée une vision grandiose de ce texte pourtant si fréquenté. L’orchestre, quant à lui, est au grand complet, avec ses timbales et trompettes jubilatoires. Le texte se prête bien à l’évocation de la gloire de Dieu sur l’univers entier. Ainsi, dans cette optique, Bach se fait, là encore, le porte parole des idées de son temps. Il faut distinguer la première déclaration « Sanctus » qui se fait en deux notes bien marquées, bien stables, évocation de la force divine, puis, la seconde déclaration qui se fait de manière fluide, comme un mouvement circulaire, comme si tout tournait autour de cette étoile absolue qu’est le Père pour le compositeur. Le tout évolue dans un ré majeur qui ne souffre aucune ombre. Le mouvement s’étale dans une sorte de mouvement circulaire perpétuel qui donne le vertige. Face à cette grandeur de l’univers, nous somme entraînés dans le tourbillon cosmique. Ce mouvement pourrait encore durer éternellement, mais déjà, une nouvelle fugue apparaît sur « le ciel et la terre sont remplis de Ta gloire ». La fugue soulève les montagnes et fait résonner l’univers entier.

    Sujet de la fugue du Sanctus

    Enfin, l’ « Agnus Dei », air d’alto en sol mineur simplement ponctué par la basse continue et le contrepoint des deux violons, nous plonge dans une forme exemplaire de la rhétorique musicale adaptée à la structure. De la même manière que les lois de la rhétorique s’appliquent à structurer un discours, Bach construit un air dont le propos est non seulement très émouvant et humble, mais aussi mené de main de maître. L’Exordium, introduction au propos tenu, contient déjà toute la substance de l’air. Purement instrumental, il déploie aux violons ses figures chromatiques comme un lamento. La basse, comme la marche irrévocable du temps, nous conduit à la Narratio qui fait entendre la voix d’alto, la plus appropriée à l’humilité. Elle prononce les mots « Agneau de Dieu qui enlève les péchés du monde » dans une longue phrase triste, comme la prise de conscience ultime de la faute humaine. Vient alors la Propositio qui supplie « Prends pitié de nous », véritable prière du morceau. Et comme si ce n’était pas encore suffisant, les instruments redonnent le motif premier mais, cette fois en ré mineur, tonalité des requiems comme pour souligner ce que le texte ne dit pas : « à l’heure de notre mort ». La Confutatio (souvent contradictoire, la réfutation) n’est ici là que pour encore affirmer la dette de l’homme, il n’y a, de fait pour Bach, rien à réfuter. Dans la Confirmatio, le « miserere nobis » reprend toute sa ferveur et la prière s’intensifie. Bach y joue avec les notes qui forment son nom (B = si bémol, A = la, C = do et H = si naturel, bécarre) sans toutefois les formuler dans l’ordre. C’est pour lui non seulement une manière de signer son œuvre, mais aussi de s’inclure de manière forte dans la prière. Une brève Peroratio (péroraison) achève la pièce dans l’humble lamentation de l’homme conscient de sa condition. Désormais, les mots sont superflus et ce sont les instruments qui reçoivent la mission de conclure l’un des plus beaux airs de toute l’œuvre de Bach.


    Ces quatre exemples témoignent de l’ampleur du message de la Messe en si mineur. Chaque phrase des deux heures que dure l’œuvre est tellement pensée, assimilée et sentie que toute cette rhétorique testamentaire se dissimule dans un discours musicale de la plus haute portée émotionnelle. Car en fin de compte, c’est bien ce qui prime dans la musique et Bach le savait bien. Mais pour lui, l’art doit aussi assumer sa fonction pédagogique, être le reflet de sa pensée religieuse et humaine. Il n’est nullement besoin d’être croyant pour profiter pleinement de cette musique car, au-delà de son propos premier, elle parle de l’homme et des questions fondamentales de l’existence. Entre joie, ferveur, souffrance, mort et même pénitence, la Messe en si mineur est l’un des plus précieux joyaux de notre patrimoine musical.


    Écrit par Jean-Marc Onkelinx


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