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Patrimoine Épique Karakalpak




CD booklet en PDF (download)

1. Nama basi, G’. O’temuratov, duwtar, trad.
2. Asirim, B. Sirimbetov, voice and qobiz, trad.
3. Ga’lga’lay, O. O’tambetov, voice and duwtar (N. Nuratdinov, girdjek), trad.
4. Saltiq, G. Xamitova, voice and duwtar (I. Sabourova, girdjek), trad.
5. Begler, B. O’tepbergenov, voice and duwtar, trad.
6. Ulli ziban, J. Piyazov, voice and qobiz, trad.
7. Qoshim palwan, B. Asqarova, voice and duwtar (I. Sabourova, girdjek), trad.
8. Ken’esli ton, M. Aekeev, voice and duwtar, trad.
9. Kelte nalish, Z. Ibragimova, voice and duwtar, trad.
10. Idiris, N. Nuratdinov, voice and duwtar (G. Sultamuratov, girdjek), trad.
11. Qa’wender, M. Jumatova, voice and duwtar, trad.
12. Tolg’aw, B. Esemuratov, voice and qobiz, trad.
13. Neshe gu’ller, G. Ra’metova, voice and duwtar
14. Besperde, T. Qalliev, voice and duwtar (S. Qayipnazarov, girdjek, A. Atarbaev, balaman), trad.
15. Sa’rbinaz, G. Allambergenova, voice and duwtar (I. Sabourova, girdjek), trad.
16. Adin’nan, A. Seyilxanov, voice and duwtar, trad.
17. Sanali keldi, Z. Sheripova, voice and duwtar, trad.
18. Qu’nxoja, T. Qalliev, voice and duwtar, trad.
19. Muwsa sen yari, N. Nuratdinov, voice and duwtar (G. Sultamuratov, girdjek), trad.
20. Qa’nigu’l, G. Allambergenova, voice and duwtar (I. Sabourova, girdjek), trad.
21. Nalish, M. Jumatova, voice and duwtar, trad.
22. Aq ishik, G’. O’temuratov, duwtar, trad.




Ce disque est consacré au patrimoine musical vivant des bardes karakalpaks. Il est le fruit d’un inventaire réalisé en 2010 sous les auspices de l’UNESCO en collaboration avec les institutions culturelles ouzbèkes et karakalpakes. L’inventaire, qui a été mené à l’échelle du Karakalpakstan, a abouti à l’enregistrement de près de 300 pièces vocales et instrumentales. La sélection des 22 mélodies présentées ici a été rendue possible grâce à la participation de plusieurs maîtres parmi lesquels Qarımbay Tınıbaev, célèbre baqsy, joueur de girdjek et professeur au Collège d’Arts de Nukus, la capitale. Les Karakalpaks forment depuis 1936 la république autonome du Karakalpakstan à l’intérieur de l’Ouzbékistan. Elle est située entre le Kazakhstan au nord et le Turkménistan au sud. Sur d’immenses étendues désertiques dominées par un climat continental, le patrimoine épique karakalpak est transmis par deux personnages-clefs : le jıraw et le baqsı. Le jıraw est le spécialiste des épopées héroïques. Il met en scène le courage et la force physique d’un héros impliqué dans des combats aux allures titanesques. Sa narration se déploie dans un timbre guttural et un registre de voix grave qui rappellent le son de sa vièle à deux cordes (qobız). La voix et la vièle du jıraw, le contenu et les valeurs véhiculés dans ses épopées, renvoient à l’univers mythique des nomades et de la steppe sauvage. Le baqsı se situe dans un autre registre. Il chante des poèmes épiques célébrant l’amour courtois, selon une narration qui décrit les péripéties d’un personnage ou d’un couple en quête d’amour. Le baqsı s’accompagne d’un luth à deux cordes (duwtar) et chante dans un registre de voix naturel. Ce registre vocal, son luth et le thème de ses épopées se rapportent plutôt aux mythes et aux rêves des sociétés sédentaires d’Asie centrale. En ce sens, la culture musicale des bardes karakalpaks repose aujourd’hui sur deux traditions qui ne s’opposent pas mais se complètent l’une l’autre, notamment lors de leurs prestations en public.

À l’origine, l’épopée est fondée sur une narration étalée sur plusieurs heures, parfois même plusieurs nuits. Par le passé, un baqsı ou un jıraw était systématiquement invité lors d’un mariage. Sa prestation constituait même un temps fort de la cérémonie. Pendant que l’assistance se réunissait autour du feu, le baqsı commençait par se délier les doigts avec des pièces comme Nama bası (plages 1, 20, 21). Puis, il chantait des mélodies pour se chauffer la voix, des chants à caractère didactique et philosophique (plages 5, 8 et 12). Une fois l’assistance réunie, une personne vénérable (aqsaqal) lui demandait de choisir une épopée. L’aqsaqal récitait ensuite une prière (patiya) et l’exécution commençait. C’était une époque où la télévision, la radio et tous les divertissements technologiques modernes ne faisaient pas partie de l’univers quotidien. Et le récit du barde était perçu comme une projection cinématographique, sa voix faisant naître et mourir des personnages au gré d’aventures tumultueuses qui fascinaient l’auditoire et lui faisaient oublier l’écoulement du temps ordinaire. À chaque barde de développer ses propres outils musicaux, narratifs et corporels afin de rendre la prestation toujours vivante, et de déclencher des pleurs ou des rires selon les scènes décrites.
Dans la société traditionnelle karakalpake, le barde a un rôle et un statut très importants. Il est le porteur d’un savoir transmis de génération en génération et qui se décline à trois niveaux. Tout d’abord, le barde transmet une mémoire. Cette mémoire contient des éléments puisés dans des sources historiques et mythologiques. Elle nourrit ainsi le sentiment d’appartenance identitaire. Ensuite, le barde possède un savoir artistique qui lui a également été transmis par un maître et auquel il se réfèrera toute sa vie. Le contenu des épopées s’exprime donc à travers une esthétique musicale singulière dont les fondements ont été forgés par les grands maîtres du passé (Aqımbet, Muwsa, Su’yew, Genjebay...). Enfin, le barde a la fonction sociale de transmettre des valeurs morales et éthiques à l’assemblée réunie pour l’écouter chanter. Il joue le rôle d’un modèle exemplaire, non seulement auprès de ses élèves qui cherchent à l’imiter, mais également pour l’ensemble de la société, attentive à sa voix et à sa sagesse.

Il est évident que l’évolution technique et socio-culturelle des dernières décennies a considérablement réduit la fonction sociale des bardes et leur espace d’expression. Celui-ci est désormais soumis aux contraintes temporelles de concerts à l’étranger, de festivals et de concours ainsi que de commémorations nationales où les prestations de chacun dépassent rarement une dizaine de minutes. De plus, en écho aux transformations radicales qui ont eu lieu au cours du 20ème siècle, les bardes sont aujourd’hui moins souvent invités aux mariages mais remplacés plutôt par une sono généreuse en décibels. Dans ce contexte, certains ont fait le pari, en plus de leur activité de barde, de mélanger des éléments traditionnels à la musique pop. D’autres, au contraire, se sont lancés dans un travail de reconquête d’épopées intégrales, à partir d’enregistrements anciens (G. Allambergenova, J. Piyazov). Quoi qu’il en soit, le nombre d’étudiants inscrits au Collège d’Arts de Nukus, sous la houlette de G. O’temuratov, T. Qalliev, Q. Tınıbaev ou encore B. Sırımbetov, n’a jamais été aussi élevé depuis sa création en 1991. L’intérêt des jeunes à prendre la relève est indéniable, comme en témoigne leur participation aux concours ou encore l’inventaire de 2010 au cours duquel ils ont été enregistrés dans tous les districts karakalpaks. Ainsi, l’édition de ce disque veut témoigner de la vitalité des traditions épiques chez les Karakalpaks, rendre hommage aux bardes les plus représentatifs de la société actuelle et supporter les jeunes qui remontent le courant délicat d’un art ancestral dont la transmission orale a traversé les siècles jusqu’à aujourd’hui.

source : Frédéric Léotar Montréal, le 26 octobre 2011