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Fragmente-Stille, an Diotima (1980) de Luigi Nono



Dans le quatuor Fragmente-Stille, an Diotima (1980), Luigi Nono (1924-1990) fait entrer en sympathie un ensemble de matériaux hétéroclites de par leurs natures et leurs époques d’origine sans cependant troubler les réalités annoncées par le titre de fragmentation et de silence dans une austérité dominante, avec une matière sonore rare et ténue. L’ensemble des références est absorbé, suggéré, dans le paratexte et dans la musique elle-même. Avec ce quatuor Nono inaugure une nouvelle étape qui aboutit en 1985 à Prometeo, centré sur la complexité interne du son et sur le problème de l’écoute, remplaçant ainsi une lutte qui avait été précédemment, par la voie de l’engagement politique, plus strictement positiviste. Quatre souvenirs contribuent à construire ce quatuor. Le premier est littéraire avec Hölderlin, le second touche à l’expression et au timbre avec Beethoven, le troisième concerne la formalisation avec Verdi et, enfin, le dernier est la citation de la chanson de la Renaissance Malor me bat.

Auteur

Le Vénitien Luigi Nono s'affirme comme un compositeur engagé, conscient des inégalités et des injustices sociales: ses recherches sur l'essence du son, constitutives de sa pensée musicale, sont indissociables de son engagement politique. Son œuvre manifeste sa passion pour la voix, dont témoignent Il Canto sospeso (1956) – pièce entièrement sérielle dont le texte est tiré de lettres d'adieu de résistants condamnés à mort –, Intolleranza 1960 (1961), La Fabbrica illuminata (1964), Al gran sole carico d'amore (Au grand soleil d'amour chargé, 1975), Prometeo, « tragédie de l'écoute » (1984) – extraordinaire travail sur les couleurs des sons et leur spatialisation... Sa pièce de chambre Fragmente-Stille, an Diotima (1980) correspond à une période de doute et d'intériorisation.

Genre - Pièce pour quatuor à cordes

Fragmente-Stille, an Diotima est composé pour un quatuor à cordes: commande de la Ville de Bonn, cette pièce est dédiée au Quatuor LaSalle, qui la crée le 2 juin 1980, lors du 30e festival Beethoven de Bonn. Mais il ne s'agit pas vraiment d'un quatuor à cordes; il serait plus juste de parler d'un agrégat de fragments « inconstitués ». L'auditeur peut être dérouté par le fait que les sonorités classiques du quatuor à cordes sont quasiment absentes de cette œuvre ascétique; il doit se préparer à entendre des sons inouïs. Selon Nono, sa musique de cette période veut « réveiller l'oreille, les yeux, la pensée humaine, l'intelligence, le maximum d'intériorisation extériorisée ».

Forme

En quatre mouvements, Fragmente-Stille, an Diotima ne comporte pas de thèmes musicaux clairement définis dont on puisse se souvenir, pas de développements durables ; l'œuvre ne présente pas d'élaboration ni de diminution des tensions, pas de grande construction en arche. Le « discours musical, fragmenté par de nombreux silences, [se fait] imprévisible, énigmatique » (Jürg Stenzl). L'expressivité des figures individuelles ainsi que l'extraordinaire spectre dynamique suscitent cependant rapidement la curiosité : parfois se dévoilent des relations à peine perceptibles, des motifs musicaux en rappellent d'autres – la pièce comporte des citations d'autres compositeurs –, certains rythmes et certains timbres peuvent devenir prédominants et apparaître alors plus familiers, plus repérables à l'écoute.

Esthétique

Toute l'originalité de Fragmente-Stille, an Diotima réside dans les indications écrites au-dessus des notes par le compositeur. Ces indications ne sont pas musicales mais sont destinées à mieux pénétrer sa musique: Nono a en effet intégré 52 citations de poèmes de Friedrich Hölderlin. Ces fragments (« Fragmente ») constituent en quelque sorte le « texte » du quatuor, mais, comme l'indique Nono dans la préface à sa partition, « ils ne doivent en aucun cas être récités lors de l'exécution » : il faut qu'ils soient présents à l'esprit des interprètes, dans leur chant intérieur, mais demeurer inconnus de l'auditeur : « Les textes, noyés dans les sons, agissent de l'intérieur sur la musique. » (Jürg Stenzl).

Langage

Dans Fragmente-Stille, an Diotima, Nono revisite le temps musical, cette pièce reposant sur une tension exceptionnelle entre la plus rigoureuse détermination et une très grande relativité. Les tempos sont complexes, changeant parfois plusieurs fois à l'intérieur d'une même mesure ; les relations temporelles ne sont nulle part perceptibles, d'autant moins que les silences – composantes essentielles de l'œuvre – créent une irrégularité supplémentaire anéantissant tout rapport métrique. Dans les premières mesures, le tempo oscille ainsi constamment entre 36 et 72 à la noire. En brouillant les pistes sur la temporalité, Nono entend non pas annihiler le temps mais tenter de le freiner.

Sujet

Les indications textuelles figurant sur la partition de Fragmente-Stille, an Diotima (« Fragments-Silence, à Diotima ») sont notamment empruntées au roman tragique Hypérion de Friedrich Hölderlin, dans lequel apparaît Diotima, idéal féminin à jamais perdu. Dans la préface à sa partition, Nono cite ces deux vers de Hölderlin : « Je comprenais le silence [en allemand, « Stille », qui éclaire le titre de l'œuvre] de l'Éther, / Je n'ai jamais compris la parole des hommes ».

source : Juliette GARRIGUES (in Universalis)

à voir aussi : Fragmente-Stille, an Diotima, Luigi Nono