La liberté des nègres du citoyen PIIS


L’auteur : Antoine-Pierre-Augustin de Piis (1753-1832)

  • était le fils naturel d’un officier de Saint-Domingue, territoire faisant partie de ce que l’on nommait alors les "Iles d’Amérique" qui englobaient également la Guadeloupe et la Martinique (se sentait donc très concerné par l’esclavage)
  • fut un fervent soutien de la Révolution puis de l’empereur
  • se fait connaître comme auteur dramatique à succès dès 1776
  • fut aussi l’auteur de poésies et de chansons qui furent éditées en 4 volumes en 1810 (beaucoup d’entre elles ont été populaires à son époque)

Antoine-Pierre-Augustin de Piis (1753-1832) commença une carrière de "fonctionnaire" comme secrétaire interprète du comte d’Artois (futur Charles X). Après le 9 thermidor de l’an II (chute de Robespierre) il rempli un certain nombre de fonctions administratives, puis on le retrouve secrétaire général de la préfecture de police de 1800 à 1815.

Parallèlement, Piis s’est fait connaître comme auteur dramatique à succès dès 1776 et on lui doit la fondation du théâtre du Vaudeville en 1792. Outre ses pièces de théâtre, il est l’auteur de poésies et chansons qui furent éditées en 4 volumes en 1810. Un certain Antony Meray, dans une bibliographie de la chanson publiée en 1850, porte un jugement très mesuré sur l’auteur : "Les chansons de Piis sont remarquables par leur correction, quoique facilement faites. Beaucoup d’entre-elles ont été populaires dans un temps où l’on chantait. L’abondance de  leur  auteur  dégénère  souvent  en  prolixité : beaucoup  de  chansons comptent 15 à 20 couplets, et c’est trop".

Malgré ses accointances liminaires avec l’ancien régime puis quelques désarrois sous la Terreur, Antoine Piis resta un fervent soutien de la révolution - puis de l’empereur. Autre élément biographique notable, il était le fils naturel d’un officier de Saint-Domingue, territoire faisant partie de ce que l’on nommait alors les "Iles d’Amérique" qui englobaient également la Guadeloupe et la Martinique. Rien d’étonnant donc à ce que l’auteur soit demeuré sensible à la cause des esclaves en général et des "nègres" en particulier…
Il peut être opportun de rappeler ici que l’esclavage a sévi dans les îles dès le XVIIe siècle et fut codifié par Colbert, ministre de Louis XIV en 1685. La richesse que constituait la canne à sucre se développa essentiellement avec l’exploitation des esclaves venus d’Afrique et suscita de nombreuses fortunes. C’est dans le sillage de la Révolution française, le 4 février 1794, que fut aboli une première fois l’esclavage. Rétabli par le consul Bonaparte en 1802, il fut définitivement aboli aux tous débuts de la IIe République, le 27 avril 1848, sous l’impulsion de Victor Schœlcher, alors sous-secrétaire d’Etat aux colonies. 
Le citoyen Piis fut donc l’un des premiers auteurs à exercer sa plume pour glorifier la première abolition de l’esclavage et dés le 8 février 1794 fut représentée un de ses "vaudevilles républicains" au théâtre des Variétés Amusantes (aujourd’hui théâtre du Palais Royal), La liberté de nos colonies. C’est dans cette pièce que l’on retrouve les couplets de la chanson La liberté des nègres. Cette chanson résolument engagée est la seule que Piis a laissée fort justement à la postérité.

Le texte

  • le thème en est la dénonciation de l’esclavage et l’exploitation des noirs (rappels historiques : l’esclavage sévissait dans les îles depuis le XVIIè s. L’esclavage fut aboli une 1ère fois le 4 février 1794 puis rétabli par Bonaparte en 1802 et finalement aboli définitivement le 27 avril 1848).
    • Le citoyen Piis fut ainsi l’un des auteurs à exercer sa plume pour glorifier la première abolition de l’esclavage et dés le 8 février 1794 fut représentée un de ses "vaudevilles républicains" au théâtre des Variétés Amusantes (aujourd’hui théâtre du Palais Royal), La liberté de nos colonies. C’est dans cette pièce que l’on retrouve les couplets de la chanson La liberté des nègres.
  • il est composé de 9 strophes de 10 vers comprenant 8 pieds à chaque fois
  • le dernier vers est toujours repris


Le savez-vous, Républicains,
Quel sort était le sort du nègre ?
Qu’à son rang, parmi les humains
Un sage décret réintègre ;
Il était esclave en naissant,
Puni de mort, pour un seul geste...
On vendait jusqu’à son enfant.
Le sucre était teint de son sang,
Daignez m’épargner tout le reste...(bis)

De vrais bourreaux, altérés d’or,
Promettant d’alléger ses chaînes,
Faisaient, pour les serrer encor,
Des tentatives inhumaines.
Mais, contre leurs complots pervers,
C’est la nature qui proteste
Et deux peuples, brisant leurs fers,
Ont, malgré la distance des mers,
Fini par s’entendre de reste. (bis)

Qu’ont dit les députés des noirs
A notre Sénat respectable,
Quand ils ont eu de leurs pouvoirs
Donné la preuve indubitable :
Nous n’avons plus de poudre, hélas !
Mais nous brûlons d’un feu céleste,
Aidez nos trois cent mille bras,
A conserver dans nos climats
Un bien plus cher que tout le reste. (bis)

Soudain, à l’unanimité :
Déclarez à nos colonies,
Qu’au désir de l’humanité,
Elles sont par vous affranchies.
Et si des peuples oppresseurs,
Contre un tel voeu se manifestent,
Pour amis et pour défenseurs,
Enfin, pour colons de nos coeurs,
Songez que les Français vous restent. (bis)

Ces Romains, jadis si fameux,
Ont été bien puissants, bien
C’est une affreuse vérité,
Que leur histoire nous atteste,
Puisqu’avec nous, d’humanité,
Déjà les Romains sont en reste. (bis)

Tendez vos arcs, nègres marrons,
Nous portons la flamme à nos mèches,
Comme elle part de nos canons,
Que la mort vole avec vos flèches.
Si des royalistes impurs,
Chez nous, chez vous, portent la peste,
Vous dans vos bois, nous dans nos murs,
Cernons ces ennemis obscurs,
Et nous en détruirons le reste ! (bis)

Quand dans votre sol échauffé,
Il leur a semblé bon de naître,
La canne à sucre et le café
N’ont choisi ni gérant, ni maître.
Cette mine est dans votre champ,
Nul aujourd’hui ne le conteste,
Plus vous peinez en l’exploitant,
Plus il est juste, assurément,
Que le produit net vous en reste. (bis)

Doux plaisir de maternité,
Devenir plus cher à négresse
Et sans nuire à fécondité,
Prendre une teinte de sagesse.
Zizi, toi n’étais, sur ma foi,
Trop fidèle, ni trop modeste ;
Mais toi, t’en feras double loi,
Si petite famille à toi
Dans case à moi, près de toi reste. (bis)

Américains, l’égalité
Vous proclame aujourd’hui nos frères
Vous aviez à la liberté
Les mêmes droits héréditaires.
Vous êtes noirs, mais le bon sens
Repousse un préjugé funeste...
Seriez-vous moins intéressants,
Aux yeux des républicains blancs ?
La couleur tombe, et l’homme reste ! (bis)



Cette chanson a été interprétée à de nombreuses reprises depuis sa création et au cours des cinquante dernières années par le Sextuor de la Cité (1960), Jean-Christophe Benoît (1962), Gérard Firedman (1982), Hélène Delavault (1988), Marc Ogeret (1988), Jean-Louis Caillat (1989) et Simone Bartel (1989).

L’interprétation de Marc OGERET

(choisie pour la bac)

Marc OGERET, né en 1932, fait partie de la communauté des chanteurs "rive gauche" qui se distinguent par le choix de leurs textes, empruntés souvent à des poètes. Marc Ogeret s’est ainsi illustré pour ses interprétations d’Aristide Bruant (1851-1925), Louis Aragon (1897-1982) et Léo Ferré (1916-1993). Plusieurs de ses enregistrements sont dédiés aux luttes militantes : Autour de la Commune, Chansons contre, Marc Ogeret chante la Révolution.

C’est dans cet album que Marc OGERET interprète la chanson La liberté des nègres.




  • Le chanteur ne chante que 5 strophes sur les 9 (la 1, 2, 6, 7 et 9)
  • l’instrumentation en est très belle et rappelle un peu celle de Requiem de Léo FERRÉ. Elle se renforce progressivement au fil de la chanson pour finir avec un orchestre.
    • 1ère strophe : introduction très expressive au violon puis accompagnement au piano seul quand entre la voix
    • 2ème strophe : piano + beau contrechant au violon + roulement de timbales
    • 3ème strophe : piano + contrechant de violoncelle + quatuor à cordes
    • 4ème strophe : piano + quatuor à cordes + roulement de timbales
    • 5ème strophe : piano + quatuor à cordes + cors + roulement de timbales
    • conclusion sur un arpège de piano.
  • Tonalité : ré mineur


Marc Ogeret est un chanteur né en 1932 à Paris. Il commence à chanter des chansons de Félix Leclerc et Léo Ferré aux terrasses des cafés vers 1954. Pierre Prévert (frère de Jacques) le remarque et lui donne sa chance. Il commence à faire les cabarets. Il reçoit le prix de l’Académie Charles-Cros en 1962. En 1965 il passe en première partie de Georges Brassens. En 1967, il est vedette d’un spectacle consacré à Aragon. Il enregistre le disque Ogeret chante Aragon, son disque le plus vendu. En 1968, prémisse aux événements de mai 1968, il enregistre deux disques de chants révolutionnaires Autour de la Commune et Chansons contre. La sortie, prévue en avril 1968, est reportée de deux ans... Il enregistre ensuite des chansons de marin, puis monte un spectacle autour du Condamné à mort de Jean Genet avec la compositrice Hélène Martin. Après de nouveaux disques consacrés à Aragon et Ferré, il enregistre quatre albums consacrés à Aristide Bruant en 1977 et 1978. Il continue sa carrière tout en faisant des tournées dans le monde entier (Belgique, Canada, Égypte...). Il enregistre des chants sur la Résistance, sur Jean Vasca... Ses disques sont réédités en CD. C’est aussi un grand Syndicaliste et il a beaucoup apporté aux droits des Artistes-Interprètes.