Un exercice de fugue, la dernière oeuvre de Schubert ?

Schubert et la fugue : pourquoi prendre des cours avec Sechter en 1828 ?

Entre nouvelles découvertes musicologiques, influence de Beethoven et retour à Händel, un épisode tardif de la vie de Schubert interroge : que cherchait-il encore à approfondir dans l’art du contrepoint ?

Un catalogue, puis des trouvailles

Lorsqu’Otto Erich Deutsch a terminé son premier catalogue thématique des œuvres de Schubert (1951), quelques essais avaient déjà été publiés, mais celui-ci était le plus complet : chaque œuvre y était étudiée de manière scientifique et systématique. Il devint donc une référence, encore aujourd’hui considérée comme incontournable.

Lorsque la seconde édition parut (1978), de nouvelles découvertes la rendaient intéressante mais, surtout, la musicologie avait évolué entre-temps. Des informations plus larges et plus exactes ont poussé nombre de possesseurs de la première édition à acquérir cette mise à jour.

L’évolution des connaissances ne s’est pas arrêtée là. Christa Landon publia notamment des nouveautés découvertes en 1964, dont les études se poursuivirent ensuite pendant plusieurs années : « Neue Schubert Funde », Österreichische Musikzeitschrift (1969), pp. 165 sqq.

Les exercices de fugue : une énigme tardive

Parmi ces trouvailles, des exercices de fugue manuscrits du compositeur ont soulevé de nombreuses questions, pas toutes résolues. Ils sont écrits par Schubert et certains sont corrigés par Simon Sechter. L’analyse du papier et de l’écriture suggère même qu’ils datent des dernières semaines de sa vie.

Nous ne pouvons pas savoir s’il s’agit là de ses tout derniers travaux, mais la situation surprend : pourquoi un compositeur déjà auteur de chefs-d’œuvre reconnus voudrait-il reprendre, en fin de parcours, un aspect de la musique que tout musicien maîtrise en fin d’apprentissage ?

Au printemps 1828 : une écriture plus polyphonique

Pendant le printemps 1828, des œuvres comme la Fantaisie en fa majeur, Mirjams Siegesgesang et la Messe en mi bémol majeur montrent clairement que Schubert ne voulait pas seulement utiliser la fugue pour conclure un mouvement avec maestria : il s’en sert comme d’un moyen logique d’élargir un ou plusieurs thèmes, dans la continuité d’un mouvement construit plus polyphoniquement.

La « Grande » Symphonie en ut majeur et la Messe en mi bémol majeur suggèrent aussi une volonté de faire évoluer l’orchestration : interactions polyphoniques entre instruments et voix, et même une « respiration » musicale qui dépasse largement les prouesses pianistiques (dans les Lieder encore plus que dans les œuvres pour piano seul).

Beethoven, Händel… et l’appel des « formes anciennes »

Une piste possible serait l’influence de Beethoven. Schubert connaissait les sonates op. 106 et 110 ainsi que les Variations « Diabelli ». Il était présent lorsque le Quatuor Schuppanzigh interpréta les 13e et 14e quatuors à Vienne (21 mars 1826) — le 14e encore avec la Grande Fugue en final — et il a probablement lu en partition l’ensemble des quatuors.

Celui qui, plus que tout autre, avait la stature d’un maître aux yeux de Schubert, voulait ouvrir à la fugue une voie nouvelle, distincte du simple exercice scolastique. À propos de la Große Fuge, Beethoven dit à son ami Holz : « L’imagination a de nouveaux droits à exiger là également ; actuellement un nouvel esprit, très particulier, doit animer cette forme ancienne. »

Nous savons aussi qu’à la fin de 1827, Schubert emprunta les partitions d’œuvres chorales d’un compositeur qu’il admirait profondément : Georg Friedrich Händel. Plusieurs témoignages d’amis évoquent son enthousiasme, comme si cette fréquentation révélait, à rebours, ce qui « manquait » encore à son propre langage.

·        Joseph Hauer : « Pendant les dernières années de sa vie, Schubert voulait approfondir sa connaissance des œuvres de Händel et me disait souvent : “Viens avec moi, cher Hauer, et étudions ensemble Händel”. »

·        Gerhard von Breuning : « “Regarde”, m’a-t-il dit : “On m’a donné ceci. J’en suis très content. J’ai voulu les avoir depuis longtemps parce qu’Händel est le plus habile des compositeurs ; avec lui, on apprend encore…”. »

·        Sonnleithner : « Environ deux mois avant sa mort… Schubert ajouta qu’il voyait maintenant ce qui lui manquait mais qu’il allait travailler cela avec Sechter pour combler le temps qu’il avait perdu. »

Sechter : le maître du contrepoint à Vienne

Schubert suivit son premier cours le 04 novembre 1828, avec son collègue Joseph Lanz. Simon Sechter (1788–1867) était considéré comme le meilleur contrapuntiste de sa génération à Vienne : organiste à la Cour dès 1824, puis professeur de composition et d’harmonie au Conservatoire du Musikverein à partir de 1851. Son traité Les bases de la composition musicale (3 vol., 1853–54) restera longtemps une référence.

Élève de Joseph Koželuh, Sechter s’inscrivait dans la tradition sévère des fugues de Fux et d’Albrechtsberger. Parmi ses élèves les plus connus figurent Anton Bruckner et Jan Václav Vořišek. On raconte pourtant qu’à la fin de sa vie, il improvisait volontiers au clavier sur des articles de journaux ou des conversations — contraste amusant pour un compositeur réputé strict.

Un choix discuté : besoin réel ou stratégie « officielle » ?

Le fait que Schubert ait réellement pris des cours avec Sechter anima les discussions parmi ses proches et certains musiciens viennois. Beaucoup semblaient penser qu’il n’en avait pas besoin. D’autres imaginaient que ces cours l’aideraient à produire des œuvres d’apparence plus « officielle », susceptibles d’apporter des commandes, voire un poste de Kapellmeister. Ses amis, au contraire, insistaient sur son caractère spontané et libre.

Ces débats touchaient aussi à l’étiquette de compositeur « naturaliste », souvent employée de façon péjorative (et parfois appliquée aussi à Beethoven). Quoi qu’il en soit, certains critiques se servirent de ces cours — tout comme des Schubertiades — pour dénigrer Schubert, allant jusqu’à le réduire à un simple soûlard. Ces calomnies ont longtemps entaché sa réputation.

Conclusion : quel « manque » cherchait-il à combler ?

Reste la question centrale : quel était ce « manque » que Schubert semblait percevoir ? Que pouvaient lui apporter des exercices systématiques de fugue, au moment même où ses œuvres tardives atteignent un sommet ? Peut-être cherchait-il moins à « apprendre » qu’à réorienter, par le contrepoint, l’avenir de son écriture — avenir interrompu trop tôt, puisqu’il mourut si jeune.

Mots-clés : Schubert, fugue, contrepoint, Simon Sechter, Beethoven, Händel, musicologie, Vienne, 1828.

 

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Lorsqu’Otto Erich Deutsch a terminé son premier catalogue thématique des oeuvres de Schubert (1951), quelques essais avaient déjà été publiés mais celui-ci était le plus complet et chaque oeuvre y était scientifiquement & systématiquement étudiée. Il devint donc logiquement une référence, encore actuellement considérée comme incontournable. Pourtant, lorsque la seconde édition est parue (1978), non seulement de nouvelles découvertes la rendaient intéressante mais également, la musicologie avait évolué entretemps; les informations larges & exactes semblent avoir poussé nombre de possesseurs de la première édition à acheter cette mise à jour. L’évolution des connaissances ne s’est pourtant pas arrêtée à cette date, même si peu de modifications importantes ne s’y soient ajoutées. Christa Landon a publié quelques nouveautés découvertes en 1964, dont les études spécifiques allaient se poursuivre plusieurs années après: «Neue Schubert Funde» in Österreichische Musikzeitschrift 1969, pp. 165 sqq. Parmi celles-ci, des exercice de fugues manuscrites du compositeur on posé beaucoup de questions, pas toutes répondues. Elles sont écrites par Schubert et certaines sont corrigées par Simon Sechter. L’analyse du papier & de l’écriture nous indique que ces exercices datent des dernières semaines de sa vie! Nous ne pouvons bien sûr savoir s’il s’agit là de ses derniers travaux mais il me semble néanmoins étonnant qu’un compositeur de grands chefs-d’oeuvres reconnus veuille étudier un aspect de la musique maîtrisé par tout musicien en fin d’apprentissage. Pendant le printemps 1828, des oeuvres comme la Fantaisie en Fa maj, "Mirjam’s Siegesgesang" et la Messe en Mi bémol maj illustrent clairement que le compositeur ne voulait pas seulement utiliser une fugue pour terminer un mouvement ou une oeuvre avec maestria mais comme un moyen logique d’élargir un/plusieurs thème(s) dans la continuation d’un mouvement construit plus polyphoniquement. La "Grande" Symphonie en Ut maj et la Messe en Mi bémol majeur montrent par ailleurs qu’il souhaitait également faire évoluer son orchestration, les interactions polyphoniques des instruments & des voix et même la respiration de sa musique qui dépasse là largement les prouesses de la main gauche du pianiste (dans ses Lieder encore plus que dans ses oeuvres pour piano seul d’ailleurs). Qu’est-ce qui a cependant pu le mener à prendre des cours? Ceci pourrait être une influence post-mortem de Beethoven : Schubert connaissait ses sonates op. 106 & 110 et ses Variations "Diabelli"; il était présent lorsque le Quatuor Schuppanzigh ont interprété ses 13° & 14° Quatuors à Vienne le 21 mars 1826 (le 14°, encore avec la Grande Fugue comme final) et a probablement lu en partition tous ses quatuors. Celui qui plus que tout autre avait la stature d’un Maître supérieur aux yeux de Schubert et de bien d’autres musiciens, voulait aider la fugue à atteindre une nouvelle voie, distincte du simple exercice scholastique. Lorsque Beethoven composait sa Große Fuge, il dit à son ami Holz que «L’imagination a de nouveaux droits à exiger là également; actuellement un nouvel esprit, très particulier, doit animer cette forme ancienne». Et nous savons combien, pendant sa vie et après, son influence a été forte, y compris au-delà des symphonies et des formes-sonates. Nous savons qu’à la fin de 1827, Schubert a emprunté les partitions d’oeuvres chorales d’un autre compositeur qu’il a toujours admiré : Georg Friedrich Händel. Celles-ci pourraient également avoir été d’une importance centrale et certains de ses amis ont écrit à propos de son enthousiasme. Joseph Hauer : « Pendant les dernières années de sa vie, Schubert voulait approfondir sa connaissance des oeuvres de Händel et me disait souvent: "Viens avec moi, cher Hauer, et étudions ensemble Händel ». Gerhard von Breuning : «"Regarde", m’a-t-il dit : "On m’a donné ceci. J’en suis très content. J’ai voulu les avoir depuis longtemps parce qu’Händel est le plus habile des compositeurs; avec lui, on apprend encore. Apporte-moi ce livre." Il parlait avec enthousiasme. Je lui ai porté toutes les partitions, l’une après l’autre». Sonnleithner : « Environ deux mois avant sa mort, Schubert alla visiter les Frölich et raconta qu’il avait reçu les partitions d’oratorios de Händel. Il ajouta qu’il voyait maintenant ce qui lui manquait mais qu’il allait travailler cela avec Sechter pour combler le temps qu’il avait perdu». Schubert suivit le premier cours le 04 novembre 1828 avec son collègue Joseph Lanz. Simon Sechter (1788-1867) était considéré comme le meilleur contrapuntiste de sa génération à Vienne. Il était organiste à la Cour depuis 1824 et allait enseigner la composition et l’harmonie au Conservatoire du Musikverein à partir de 1851. Sa principale oeuvre publiée (Les bases de la composition musicale, 3 vol, 1853-54) sera utilisée pendant longtemps. Il avait été élève de Joseph Koželuh (1747-1818) et se fondait dans la tradition sévère des fugues de Johann Joseph Fux (1660-1741) et Johann Georg Albrechtsberger (1736-1809) ; les plus connus de ses élèves pour la fugue sont Anton Bruckner (1824-1896) et Jan Václav Vořišek (1791-1825). Il aimait cependant plaisanter même en musique et l’on raconte qu’à la fin de sa vie, il improvisait au clavier sur des articles de journaux ou des conversations. Je suis un peu étonné qu’un compositeur de fugue à la réputation stricte & sévère s’adonnait à ce que Rossini dirait pouvoir être un beau challenge pour lui: composer sur n’importe quel texte écrit à disposition, même un menu de restaurant! Le fait que finalement, Schubert ait vraiment pris des cours avec Sechter semble avoir animé des discussions auprès de ses amis proches et de musiciens à Vienne qui connaissaient certaines de ses oeuvres. La plupart semblaient s’accorder sur le fait qu’il n’en avait pas réellement besoin. L’on semblait parfois croire que ces cours lui permettraient de composer des oeuvres d’une apparence plus "officielle", avec l’espoir de plus de commandes, voire même d’un poste de Kapellmeister; ses amis proches insistaient sur le fait qu’il était un compositeur très spontané et libre pour rejeter ces dires. Ces débats ouvraient aussi sur la question des compositeurs "naturalistes", adjectif que beaucoup semblaient considérer comme négatif; cependant, quelques compositeurs de la Cour disaient cela de Beethoven également. Quoi qu’il en soit, certains critiques ont utilisé ces cours comme un argument pour dénigrer la compétence de Schubert comme compositeur, de même qu’ils utiliseront ainsi ses Schubertiades; on essayera même d’en faire un simple soûlard. Ces calomnies ont longtemps entâché sa réputation après sa mort. Quel était ce manque que Schubert semblait sentir et vouloir combler ? Ces exercice systématiques de fugue, que lui auraient-ils permis d’atteindre de plus ? A mes yeux, ses oeuvres "tardives" ont atteint un sommet tel que je ne puis y voir ce qu’il s’agit d’y combler. Quoiqu’il soit mort bien jeune...